
honte
(hon-t') s. f. 1°Déshonneur, opprobre, humiliation (ce qui est le sens étymologique et ancien). Se plaindre est une honte et soupirer un crime, CORN. Hor. IV, 4. La gloire d'une mort qui nous couvre de honte, CORN. Pomp. II, 2. Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte, Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte, CORN. Théodore, III, 3. Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, RAC. Iphig. II, 1. J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur, RAC. Phèdre, III, 1. Déjà de sa présence [de Phèdre] avec honte chassée, Dans la profonde mer Oenone s'est lancée, RAC. ib. V, 5. Il y aurait de la honte à m'abandonner, FÉN. Tél. X. Il fait à l'homme de bien une honte de la vertu, MASS. Pet. car. Triomph. Et si je n'écoutais que ta honte et ma gloire, VOLT. Zaïre, III, 4. Tu vois mon sort, tu vois la honte où je me livre, VOLT. ib. V, 8. Va, la honte serait de trahir ce que j'aime, VOLT. ib. IV, 3. La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse, LA CHAUSSÉE, Préjug. à la mode, V, 1. Ce n'est pas ce que voulait madame Kaufmann : il lui fallait savourer la honte de sa rivale, la voir humiliée, perdue, insultée, FR. SOULIÉ, les Forgerons, § II. Par exclamation. Ô honte, qui jamais ne peut être effacée ! RAC. Esth. III, 1. Être la honte, faire la honte de sa famille, de son pays, de son siècle, lui faire un grand déshonneur. Divorces et séparations si ordinaires aujourd'hui dans le monde, et que nous pouvons regarder comme la honte de notre siècle, surtout parmi des chrétiens, BOURDAL. 2e dim. apr. l'Épiphan. Dominic. À la honte de, en causant déshonneur. Où des fils de la terre La rage ambitieuse à leur honte parut, MALH. II, 12. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte, CORN. Poly. II, 2. Combien de chrétiens, disons mieux, combien de mondains, à la honte du christianisme qu'ils professent, vivent aujourd'hui dans la même ignorance ! BOURDAL. Myst. Pentec. Mille bruits en courent à ma honte, RAC. Brit. IV, 2. Enfin il [Galilée] fut condamné, à la honte de la raison, VOLT. Phil. Newt. Singul. nat. 19. Familièrement et par exagération. C'est une honte, c'est grand'honte, il ne convient pas, il est messéant. Et que c'est honte au roi de ne leur donner rien, RÉGNIER, Sat. II. Car c'est honte de vivre et de n'être amoureux, RÉGNIER, Épît. II. ....C'est grand'honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, LA FONT. Fabl. III, 1. Il se dit aussi au pluriel (Voltaire a condamné cet emploi ; mais, outre les autorités, la raison et l'usage n'empêchent pas d'employer ce mot abstrait au pluriel). Les soins que cette amour nous donne en cette vie Ne peuvent aussi bien nous élever si haut, Que la perfection la plus digne d'envie N'y soit toujours suivie Des hontes d'un défaut, CORN. Imit. I, 3. Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes ; Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes ! CORN. D. Sanche, II, 1. Pour réserver sa tête aux hontes du supplice, CORN. Pomp. V, 3. La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les humiliations, ni les hontes que j'essuie, LA BRUY. VIII. Il aurait fallu prévoir les écueils d'un tel succès, et empêcher les méfaits et les hontes dont le monarque délivré allait charger sa couronne, et, jusqu'à un certain point, la responsabilité de ses libérateurs, VILLEM. la Tribune franç. Châteaubriand, ch. 14. Familièrement. Faire mille hontes, faire cent hontes, accabler d'outrages. Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes, CORN. D. Sanche, V, 4. Je vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans doute il me ferait cent hontes, cent opprobres devant tout le monde, MOL. Médecin volant, sc. 15. 2°Sentiment pénible qu'excite dans l'âme la pensée ou la crainte du déshonneur. Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte, CORN. D. Sanche, I, 3. La honte se met entre la vertu et le péché pour empêcher qu'on ne la quitte ; puis entre le péché et la vertu pour empêcher qu'on ne la reprenne, BOSSUET, Pensées chr. VIII. Il n'eut point de honte d'écrire que... BOSSUET, Hist. II, 3. Ce lui serait une honte de se dire... BOSSUET, ib. 6. Elle lui pardonna son crime [au gouverneur qui avait fait tirer sur la reine], le livrant pour tout supplice à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse, BOSSUET, Reine d'Anglet. La nature, dit Tertullien, a couvert tout le mal de crainte ou de honte, BOSSUET, Sermons, Vaines excuses des pécheurs, 2. La honte est une passion que la nature raisonnable excite en nous et qui nous détourne, sans que nous remarquions même ni comment ni pourquoi, de tous les excès et de toutes les impuretés du vice, BOURDAL. Exhort. sur la flagellat. de J. C. Et que, pour retourner à Dieu, vous repreniez cette honte du péché que vous aviez perdue, BOURDAL. 13e dim. après la Pentec. Dominic. La honte du bien, dit saint Bernard, est en nous la source de tout mal, et la honte du mal est le principe de tout bien, BOURDAL. Exh. sur la Flagellat. de J. C. t. II, p. 79. Combien de fois une honte criminelle vous a-t-elle fermé la bouche dans des occasions où il fallait s'expliquer hautement ! BOURDAL. Myst. Épiphan. t. I, p. 112. Je pourrais la décrire dans ces lieux sombres et retirés, où la honte tient tant de langueurs et de nécessités cachées, versant à propos des bénédictions secrètes sur des familles désespérées qu'une sainte curiosité lui faisait découvrir pour les soulager, FLÉCH. Aiguillon. Je veux voir son désordre et jouir de sa honte, RAC. Bajaz. IV, 6. La sagesse n'a point de honte de paraître enjouée, FÉN. Tél. VIII. Personne n'a jamais mieux su soulager et les besoins d'autrui et la honte de les avouer, FONTEN. des Billettes. La honte, compagne de la conscience du mal, était venue avec les années, J. J. ROUSS. Confess. III. Avoir honte, éprouver de la honte. J'ai honte de montrer tant de mélancolie, CORN. Hor. I, 2. Monsieur, vous vous moquez ; j'aurais honte à la prendre [une bague], MOL. le Dép. am. I, 2. [L'envie] est un orgueil lâche et timide qui se cache, qui fuit le jour, qui, ayant honte d'elle-même... BOSSUET, 2e serm. Démons, 2. Il eut honte de se voir vaincu, FÉN. Tél. IV. J'ai honte à ma fortune, en regardant la tienne, A. CHÉN. Idylles, le Mendiant. On le dit aussi au pluriel en ce sens. J'aurais toutes les hontes du monde s'il fallait que... MOL. Préc. 10. Faire honte à quelqu'un, être pour lui une cause de honte. Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte, CORN. Médée, IV, 6. J'ai peur qu'elle ne fasse honte à ses parents, SÉV. 398. Sainte institution qui fait honte aux chrétiens, BOSSUET, Hist. III, 6. Songez-vous que toute autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance ? RAC. Brit. II, 3. Poétiquement. Faire honte, éclipser. À quelles roses ne fait honte De son teint la vive fraîcheur ? MALH. V, 18. La belle enfin découvre un pied dont la blancheur Aurait fait honte à Galathée, LA FONT. Scam. Ses trésors, sous vos pas confusément semés, Ont de quoi faire honte à l'abondance même, MOL. Psych. IV, 2. Faire honte, faire des reproches qui causent de la honte, de la confusion. Je lui dis qu'il me fait mal au coeur, je lui fais honte, je lui dis que ce n'est point la vie d'un honnête homme, SÉV. 44. Elle soupa le soir, et [la Voisin, empoisonneuse] recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale ; on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu, SÉV. 407. Qu'il sache faire honte à tous ceux qui aiment une dépense fastueuse, FÉN. Tél. XXII. Vous devriez mourir de honte, se dit, par exagération, à quelqu'un qui a commis une action très répréhensible. Les Ribalier et les Cogé devraient mourir de honte s'ils n'avaient pas toute honte bue, VOLT. Lett. Damilaville, 28 sept. 1767. Avoir perdu toute honte, être insensible au déshonneur. On dit dans le même sens : mettre bas toute honte, et avoir toute honte bue. Bartholomée ayant ses hontes bues, LA FONT. le Calendr. ....Soit que, sentant son cas, Simone encor n'ait toute honte bue, LA FONT. Richard. Honte bue à présent, ma foi, sur l'inconstance, DU FRÉNY, Réconcil. norm. IV, 3. Puisque Pigalle ma sculpté, il faut bien que je souffre qu'on me peigne, j'ai toute honte bue, VOLT. Lett. Florian, 3 août 1770. 3°Courte honte, insuccès. Pour laisser le marquis avec sa courte honte, HAUTEROCHE, Bourg. de qual. III, 1. ....Tu me vois avec ma courte honte, TH. CORN. D. Bertr. de Cigarral, IV, 2. Le chat court, mais trop tard, et bien loin de son compte, N'eut ni lard ni souris, n'eut que sa courte honte, LA MOTTE, Fabl. IV, 8. Un homme s'en retourne, s'en revient avec sa courte honte quand il a reçu l'affront de n'avoir pu réussir en quelque entreprise. Cette locution est singulière ; et, comme elle manque d'historique, on ne sait comment l'expliquer avec quelque sûreté. Provisoirement, on peut penser que courte honte signifie proprement honte à court délai, honte qui arrive tout de suite. 4°Mauvaise honte, fausse honte de ce qui n'est pas blâmable, et quelquefois même de ce qui est louable. Par je ne sais quelle bonté, ou, si l'on veut, mauvaise honte, je n'ai pas la force de rien refuser de ce que l'on me demande avec opiniâtreté, SCARRON, Oeuvres, t. I, p. 177. Mais aucun de ces maux n'égala les rigueurs Que la mauvaise honte exerça dans les coeurs ; De ce nid à l'instant sortirent tous les vices, BOILEAU, Ép. III. La mauvaise honte est le mal le plus dangereux et le plus pressé à guérir, FÉNEL. Éduc. des filles, ch. 9. Ce n'est pas le vrai honneur, c est une mauvaise honte qui me retient, FÉN. Dial. des morts anc. dial. 45. Il [Charles XII] avait conservé, dans l'inflexibilité de son caractère, cette timidité qu'on nomme mauvaise honte, VOLT. Charles XII, 8. Fausse honte, timidité mal placée, honte non justifiée. Je me sens retenu par cette fausse honte, LA CHAUSSÉE, Préj. à la mode, II, 1. Sotte honte, synonyme de fausse honte. Je crois qu'il y eut en cette occasion plus d'orgueil à parler qu'il n'y aurait eu de sotte honte à se taire, J. J. ROUSS. Confess. VIII. 5°Dans le langage biblique, la honte, les parties que l'on doit cacher. C'est pourquoi j'ai relevé vos vêtements sur votre visage, et on a vu votre honte, SACI, Bible Jérémie, XIII, 26.
Synonymes : déshonneur , embarras , gêne , humilité , ignominie , indignité , opprobre , pudeur , remords , retenue , dégradation , timidité , reserve